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J’ai testé la vie sauvage… Très sauvage

Les vrais hommes savent faire du feu sans allumettes, et savent transformer leur urine en eau pour combattre la soif. Ce n’est pas glamour, mais cela permet de survivre. Jeff Wilser a eu droit à la leçon de Shane Hobel, gourou de la nature. Vivifiant ! 

Nous nous sommes ramollis. Nous sommes des enfants gâtés. Nous ne comptons plus que sur nos smartphones, nous ne savons plus conduire sans GPS, et nous sommes accros à Internet. La situation est tellement catastrophique qu’aujourd’hui on a même besoin de montres connectées parce qu’on a la flemme d’aller chercher le téléphone.

Mais que se passera-t-il si, un jour, la technologie disparaît ? Que ferons-nous quand nous serons perdus en pleine nature ? Que faire si notre camping sauvage se transforme en cauchemar ? Vivant en pleine forêt au nord de l’État de New York, Shane Hobel, gourou de la nature et directeur de la Mountain Scout Survival School à Beacon, apprend à ses élèves à chasser les animaux, à reconnaître les arbres, ou à faire des feux de type 1, 2 ou 3 (oui, ils aiment les feux). Quand je suis arrivé, Shane m’a fait monter dans un van rempli de matériel de survie. Il a une quarantaine d’années. Il est solide, vigoureux, et il a le regard profond. On lui donnerait 28 ans. Il m’a fait un signe de la tête. Sec. « Les quatre clés de la survie, ce sont la nourriture, l’eau, le feu et l’abri », me dit-il alors que nous roulons vers la nature. « Mon Dieu », me suis-je dit. Je jette un œil à mon téléphone, paniqué : « Pas de réseau. »

ALLUMEZ LE FEU

Shane m’emmène sur un sentier sinueux, à travers les bois. Il me montre des oiseaux rares, des arbres, des traces de pas. Il me demande : « Tu vois ces empreintes ? » « Oui. » Je mens. Je ne vois que des feuilles. (Des échanges de ce genre, on en a eu beaucoup.) Il commence par m’apprendre à faire le feu. C’est logique : le feu ne nous permet pas seulement de survivre, il est aussi lié à notre virilité, comme le fait de changer une roue, de lancer un ballon, ou de faire l’amour.« Prends toujours plus de petit bois que ce dont tu penses avoir besoin. Et prends-en le plus possible à plus de 100 mètres de ton abri, pour qu’il t’en reste à portée de main en cas de pépin. » Je me penche pour ramasser des brindilles et des branches. Shane secoue la tête. « Plus petit ! » Il me donne ensuite un conseil de base : les brindilles de la première couche doivent être aussi fines qu’une mine de crayon ; celles de la deuxième doivent être de la taille du crayon lui-même ; celles de la troisième couche doivent avoir l’épaisseur d’un auriculaire, puis on finit par des brindilles de l’épaisseur d’un pouce. Plus le bois est fin, plus il est simple à allumer. Dès lors que nous avons assez de branches, nous les disposons de façon à former une sorte de petit tipi (les flammes aiment monter), en coinçant les branches les plus fines les unes contre les autres. On place ensuite les plus épaisses, et ainsi de suite. « Il ne faut pas laisser de trou entre les couches, prévient Shane. Autrement, la première couche aura fini de brûler sans avoir eu le temps d’allumer la deuxième. » Il sort ensuite une « scie de bois » faite avec les moyens du bord : deux morceaux de bois et une fine corde faite à partir de fibres de l’écorce d’un arbre. Il frotte la corde contre un troisième morceau de bois, il fait des va-et-vient, de plus en plus vite, de plus en plus fort, pour créer une friction. J’essaie : après trois va-et-vient, le bois m’échappe des mains. Merde ! Je recommence… Pareil. Une troisième fois : c’est mieux. « Plus vite, me crie Shane. Allez, tu y es presque, regarde ! » En effet, j’ai fait de la fumée ! Je me vois déjà en train de danser comme Tom Hanks dans Seul au Monde. Shane finit le travail : la branche s’allume et il pose la petite flamme contre le tipi de brindilles. La première couche s’allume, puis l’autre, puis la troisième, etc. En un rien de temps, l’enfer prend feu. « Le feu va créer du charbon », explique Shane. Juste à côté du feu, il creuse un petit trou, y met du charbon fraîchement créé, et le recouvre. En 2 secondes, il vient de se faire un siège chauffant.

ENVOYEZ TOUT PISSER

Le feu, c’est fait. Maintenant, l’eau. On trouve pas mal de « vignes d’eau » sur les arbres. Elles ressemblent à des branches. « Tu vois, ça ? » Shane m’en montre une. « C’est plein d’eau. » On en ouvre une à la machette, et quelques gouttes sortent. Mais que faire si ce n’est pas assez ? Ou si, comme moi, vous êtes incapable de reconnaître une branche pouvant vous sauver la vie ? « Tu peux boire ta pisse », répond Shane. Attends 2 secondes : je ne suis pas venu là pour ça. « Trouve un coin de terre mou. » Il me montre le sol. « Creuse un trou d’environ 30 cm de largeur et de profondeur, et tu pisses dedans. Ensuite, tu poses un récipient vide à l’intérieur. » Il faut recouvrir le petit puits avec une bâche, ou un sac plastique. Un bout de tissu peut aussi faire l’affaire. Il faut bien le caler sur les bords, pour qu’il ne bouge pas. Mettez un petit caillou au centre, pour qu’il s’affaisse et retombe vers le récipient. Prochaine étape : allez dormir. Le lendemain, avec la condensation générée par la terre et votre urine, l’intérieur de la bâche aura perlé, et l’eau aura coulé (grâce au caillou) dans votre récipient. Voilà, vous aurez de l’eau fraîche. Bon, il vous faudra certainement voir un psy pendant cinq ans pour effacer cela de votre mémoire, mais c’est un autre problème.

CHASSEZ LES INSECTES

Je me prépare désormais à l’épreuve la plus terrible du survivant : manger des insectes. C’est ce qu’ils font tous, dans Koh Lanta, non ? Je me penche donc sur toutes les branches, à la recherche, disons, d’une jolie chenille. « Ne mange surtout pas les insectes ! » Shane me regarde comme si j’étais fou. « Pourquoi manger des insectes ? Ces trucs de téléréalité, c’est de la connerie. » En effet, il m’explique que, si les insectes regorgent de protéines, c’est presque impossible de distinguer les insectes toxiques des insectes comestibles. Pour lui, il existe un meilleur moyen de se nourrir : manger des pissenlits, des plantains, ou des massettes. On en trouve partout en forêt, et c’est riche en vitamines et antioxydants. « Mère Nature est toujours prête à donner, il suffit de savoir chercher. »

JOUEZ-LÀ COMME DICAPRIO

Dernière étape : créer une hutte, un abri du type de celui qui sauve la vie de Leonardo DiCaprio dans The Revenant. Tandis que l’on s’enfonce dans la forêt, Shane étudie le terrain à la recherche d’indices permettant de repérer les zones dangereuses. Moi, je me contente de ne pas me prendre les pieds dans mes propres lacets. Il me demande : « Tu vois ces arbres, qui sont un peu penchés ? » Je lève la tête. Pas vraiment. Ils m’ont l’air assez droit. Ah ! Attendez… Oui, en effet. C’est léger, mais je vois qu’ils s’inclinent un peu. « Il ne faut pas s’abriter dessous. S’il y a une tempête, ils risquent de s’écrouler. » Shane m’apprend comment construire un abri en 2 minutes : il faut trouver deux branches d’arbres d’environ 1 m de long, et qui finissent en Y (là où une autre branche s’est cassée). Plantez-les au sol, à 1 mètre d’écart, puis joignez les deux extrémités (en emboîtant les deux Y). Cela formera un trépied. Couvrez le sol de feuilles, et posez de petites branches contre les plus grandes pour former une sorte de cercueil. Comblez les trous à l’aide de brindilles et de feuilles, encore plus de feuilles, toujours plus de feuilles. Vous devez avoir tellement de feuilles que vous n’aurez plus jamais envie d’en voir une de votre vie. Rajoutez-en encore. (Les feuilles sont votre meilleur allié contre le froid, m’explique Shane : « Regroupe-les et fourre-les dans tes vêtements, ça te protégera super vite. ») Une fois terminé, l’abri doit être assez grand pour que vous vous allongiez. Il vous tiendra chaud en cas de chute des températures. « On peut faire ça quasiment partout dans le monde, et c’est efficace 90 % du temps », affirme-t-il. C’est fini, mission survie accomplie. Fin de la journée. On remonte dans le van. Je me sens (quelque peu) confiant : j’ai le senti- ment de pouvoir survivre en cas de cataclysme. Je me sens tout petit, aussi, quand je pense à tout ce que l’homme moderne a oublié. Cela m’a ouvert l’appétit. Je reviendrai, et je me testerai de nouveau. Et, si je vois que je n’arrive pas à faire de feu, à étancher ma soif, à me remplir le ventre, ou à construire un abri… alors j’appellerai un Uber.