Bertrand Lim
© David Andrieu

Certains parviennent à briller dans une seul catégorie. Pas mal ! Bertrand Lim mène de front deux éblouissantes carrières dans deux catégories différentes. Et au plus haut niveau. Mais il n’y a pas de hasard. Juste une organisation a respecter.

Dr Bertrand et Mr Lim

Par Bernard Dato

Prenons la bande dessinée comme exemple. Souvent des auteurs fameux usaient de deux noms pour différencier deux styles qu’ils tenaient à produire sans qu’il interfèrent l’un avec l’autre. Le français Jean Giraud signait ainsi le western Blueberry sous le pseudonyme de Gir et des récits de science-fiction du nom de Mœbius ; en littérature on pense encore souvent à Emile Ajar et Romain Gary. Bertrand Lim est dans cette même démarche. Il est connu pour avoir réussi l’exploit d’être champion du monde Pro Musclemania dans la catégorie Bodybuilding et champion du monde Pro Musclemania en Classic Physique. Mais ce qui étonne c’est que le jeune champion refuse de choisir. Pas question de laisser de côté sa carrière en Bodybuilding, impensable d’abandonner son parcours en Classic Physique également. Bertrand creuse chacune des deux voies en parallèle devenant même reconnu dans la patrie du bodybuilding moderne : les USA.

Musclemania

L’organisation, qui existe depuis vingt-huit ans, est une fédération. Une de ses particularités est qu’elle est très médiatisée. Télévisions, vidéos live sur réseaux sociaux relaient leurs manifestations ; elle est de nos jours la deuxième fédération mondiale au regard des athlètes licenciés. « Des stars du bodybuiling international pro comme Kaï Greene ou Victor Martinez y ont même participé » précise Bertrand. « L’accent est mis sur deux points, nous dit Bertrand : le show d’une part, la communication d’autre part. » Concernant le système de notation, on y évalue l’athlète en lui-même plus que dans la comparaison avec ses adversaires. Du coup la ligne est plus notée. Mais pas seulement : c’est surtout le compromis entre les trois critères canoniques de la discipline (volume, sèche, ligne), compromis spécifique à chaque anatomie, qui va être noté. Là ou ailleurs un critère comme la sèche ou comme celui de la masse demeurent prioritaires, et ce quel que soit le champion — par exemple, dans certaines organisations, il semblerait que la sèche soit la référence absolue au niveau national, et le volume la référence impérieuse au niveau international. Non de manière radicale, bien entendu, mais en termes de priorités. « Autrement dit, développe Bertrand Lim, à Musclemania l’individu prime sur le moule. » Et de citer « Musculation pour tous », une association à but non lucratif, qui organise actuellement Musclemania Paris et dont il fait partie. « Elle a aidé quelques athlètes ainsi qu’un photographe au financement de leur voyage pour Las Vegas afin de participer au championnat. »

Bertrand Lim
© David Andrieu

Objectif ligne !

Comme beaucoup avant lui, Bertrand est passé par d’autres sports — en l’occurrence des sports de combat — avant de se fixer sur le bodybuilding. Comme d’autres qui l’ont précédé, il a dû, au bout de sept ans de pratique, les abandonner car le cadre très fixe des horaires était devenu incompatible avec les impératifs de ses études. « La musculation me donnait une bien plus grande liberté pour l’organisation des plannings d’entraînement. » Combattif de tempérament (et de par son passé sportif), Bertrand s’est donné à fond. Aidé par une bonne génétique, la grosse charge de travail qu’il a imposé à ses cuisses a payé : ce groupe musculaire est rapidement devenu son point fort. Vaste externe et adducteurs parfaitement équilibrés et très ronds, détaché optimal qui laisse apparaître le couturier de haut en bas de la cuisse, quadriceps striés, ischios-jambiers en proportion, densité de celui qui pousse lourd : Tom Platz lui-même aurait applaudi. « Au début je séparais le travail des cuisses : une fois les quadri et une fois les ishios, soit deux entraînements par semaine pour le bas du corps. » Mais Bertrand a fini par constater un déséquilibre. Ces cuisses qui en compétition allaient lui amener des points étaient en passe de lui en retirer. « Elles prenaient le pas sur le développement du buste. » Or, Bertrand a toujours eu comme priorité l’équilibre. « Je suis donc passé à un seul entraînement des cuisses par semaine. » Quant à son autre point fort, ces dorsaux dont l’attache prend naissance très bas sur une taille très fine, Bertrand Lim a une réponse claire, nette : « Mouvements de base ! » L’objectif, dès les débuts étant de viser l’épaisseur du dos. Parvenu à ce stade d’harmonie, le champion tire une leçon lucide pour la suite : « A présent que je suis complet, les progrès à venir sont avant tout une affaire de diète. » Bref, il faut grossir et sculpter partout !

Le temps des compétitions

On ne pourra accuser Bertrand Lim d’avoir quitté la première fédération dans laquelle il va évoluer, par frustration des classements. A l’IFFBB, en effet, il sera successivement vice-champion de France et champion de France dans la catégorie Bodybuilding des – 70 kg. Pas de reproches pour l’IFBB, mais une attirance pour la philosophie singulière de Musclemania. Outre, comme on l’a vu, les accents mis sur le show et la communication, cette fédération organise ses concours dans des endroits toujours prestigieux. Pas de gymnases et autres lieux mal éclairés ou inconfortables. « C’est une autre caractéristique de Musclemania de n’avoir que des belles salles, que ce soit à Paris ou aux Etats Unis », dit Bertrand, pour qui cet aspect de la discipline est primordial. La communion avec le public, notamment, en dépend en grande partie. Un cadre apprécié, donc, par notre champion qui ne va pas tarder à faire parler de lui.

Carte pro : du simple au double !

« En 2015, raconte Bertrand, je remporte Musclemania Paris dans la catégorie Bodybuilding. En principe on doit faire premier au Toutes Catégories pour se voir attribuer la carte Pro. Pourtant, sur cette seule victoire, le président me l’a remise ! » Les critères et le règlement, s’ils demeurent un socle, s’effacent quand l’exception l’impose. Et Bertrand Lim a ceci d’exceptionnel qu’il présente une ligne élégante, et pour autant faite de muscle très dense, celui qui pousse lourd en salle. Et le président, décidément très attentif à tous ses champions, décèle également chez Bertrand un gros potentiel de communiquant. Il suffit pour cela d’aller voir sur Youtube ce que le français y propose. Ses vidéos d’entraînement sont courtes, frappantes, didactiques. Le langage est direct, épuré, il établit dès les premières secondes une intimité motivante avec le spectateur occasionnel ou le fan régulier. Bertrand Lim a tout compris de la communication au XXIème siècle. Et sur ses qualités culturistes le président ne s’est pas trompé non plus, si bien qu’après avoir décroché le titre de champion du monde Bodybuilding Musclemania Pro en 2016, notre français devient champion du monde Musclemania Classic Physique Open en 2018, et obtient ainsi sa deuxième carte de professionnel.

Passer d’une catégorie à une autre est, le plus souvent, l’occasion pour un champion d’améliorer ses classements. On l’aura compris, Bertrand Lim n’est pas de ceux-là puisqu’il brillait déjà au plus haut niveau en Bodybuilding avant de gagner en Classic Physique. Pour d’autres, c’est le moyen de se trouver en tant que culturiste, après diverses tentatives et divers retours des officiels ou des fans. Là aussi, Bertrand échappe à cette analyse puisqu’il n’abandonnera aucune des deux catégories qui l’ont couronné du titre mondial. Nous l’avons d’abord interrogé sur ce qui les différencie. Selon lui, il existe un avant et un après Dorian Yates. « Il a tracé une ligne : le Bodybuilding est devenu plus ‘hard’ avec lui ; la catégorie Bodybuilding hérite aujourd’hui de son apport. » Bertrand ajoute que le posing libre, dans cette catégorie, dure 1min 30 s, là où en Classic Physique il n’est que de 45 s. Cette dernière, bien entendu, insiste sur l’aspect esthétique de la discipline. Le look y est « Old School », la contraction musculaire moins ostentatoire. La symétrie et la présentation y jouent aussi un rôle plus prégnant. Des différences qui semblent ténues sur le papier mais qui, lorsqu’on assiste à une compétition, sont bel et bien visibles. Les critères, les visées, les attitudes et les présentations sont clairement distinctes. Comment s’y retrouver, dès lors, quand on décide de poursuivre les deux carrières en parallèle ?

Bertrand Lim
© David Andrieu

Deux voies sinon rien

« Le bodybuilding est définitivement une passion pour moi, clame Bertrand Lim, j’ai aimé et j’aime toujours cet aspect dense et massif que Dorian a imposé. J’aime aussi pousser lourd en salle, et ça va avec ! » Notre champion aime aussi s’exprimer dans le posing libre et, comme nous l’avons vu, la catégorie Bodybuilding lui offre plus de temps (et de possibilités) de ce point de vue-là. Communier avec le public est fondamental : « J’ai vécu une fois une standing ovation au Palais des Congrès à Paris, et c’est une expérience incomparable. » Mais Bertrand apprécie d’autre part les anatomies des Classic Physique. « Je me reconnais vraiment dans les deux. J’ai la chance d’avoir un corps qui satisfait à ces deux modalités du culturisme. Et puis, passer de l’une à l’autre des catégories c’est passer aussi d’une ambiance à une autre. Une ambiance dure, plus compétitive en Bodybuilding, une ambiance artistique, plus relâchée en Classic Physique. Cela me procure deux types d’émotions. » En plus des capacités physiques, il faut une grande souplesse mentale pour pratiquer l’exercice, d’autant plus que Bertrand Lim se situe à présent au plus haut niveau. « C’est enrichissant chaque fois » conclut le champion. Les officiels et les fans ? « Ils trouvent cela normal : tout le monde me dit que je suis fait pour les deux. » Son ressenti intérieur rencontre ainsi les avis extérieurs.

Culture et culturisme

« Je suis d’une nature curieuse et ludique », dit-il encore. Un autre élément que Bertrand Lim nous dévoile, peut expliquer en partie ce désir et cette capacité de cheminer sur deux sentiers parallèles : « Je suis métissé. J’ai grandi dans deux cultures : chinoise et réunionnaise. Et je me suis toujours senti à l’aise dans les deux. » Voilà un éclairage pertinent sur le défi qu’il relève. Le valeureux athlète nous a parlé du coté « hard » expérimenté en Bodybuilding, et du côté « artistique » éprouvé chez les Classic Physique. Un double style, presqu’une double identité. Mr Bertrand et docteur Lim en quelque sorte.