Interview de François d'Haene
© Damien Rosso

A l’occasion de l’ouverture de la première boutique Salomon à Paris, Men’s Fitness a eu l’occasion d’interviewer François d’Haene, le champion d’ultra-trail français.

Interview de François d’Haene

François d’Haene est un géant du Trail. Kinésithérapeute de métier, il s’est reconverti dans le vin depuis 2012 mais continue de truster les premières places des podiums. Son approche du sport de haut niveau et de la compétition tranche avec ce que l’on a l’habitude d’entendre, et c’est sans doute pour cela qu’il réussit tout ce qu’il entreprend. Rencontre avec François d’Haene.

Si tu devais décrire le trail à un non initié, quelle serait ta vision de ce sport ?

François d’Haene: Je pense qu’aujourd’hui tout le monde a déjà entendu parler du trail, mais on va dire que c’est le fait de courir sur des chemins en nature sur des distances plus ou moins longues. Et c’est pour moi vraiment totalement différent de la course à pied sur route classique. Ce que j’ai envie de dire aux gens c’est d’essayer d’aller s’amuser sur cette discipline qui peut leur révéler et leur faire ressentir beaucoup de choses. On reste difficilement insensible à certaines choses qu’on découvre dans cette pratique là. J’ai le souvenir de quelques levés ou couchés de soleil sur certains cols et des moments que j’ai pu vivre où je pense que c’est assez dur de rester insensible et de ne pas tomber amoureux de ce genre de sensations.

Comment fais-tu pour concilier le trail et ton métier de vigneron ?

J’essaie mais ce n’est pas forcément évident. On essaie de préparer les choses très longtemps à l’avance, d’être très rigoureux sur la planification et la façon dont on gère nos emplois du temps avec ma femme, et de bien choisir les courses en conséquence. Cela fait maintenant 6 ans que l’on a la vigne donc on essaie de cerner un peu plus les moments qui vont être importants même si la nature n’est pas toujours pareille. Donc on prévoit notre vie familiale et notre vie sociale en conséquence.

Justement à propos de la planification, peux-tu nous parler un peu de ton entraînement ?

J’essaie de faire des saisons qui sont très différentes avec toujours un grand temps de repos et faire varier un petit peu les choses. Donc c’est vrai que l’hiver, courant novembre, décembre ou janvier, quoi qu’il arrive je prends toujours un mois de repos quasi complet où je prends vraiment le temps de me dire « qu’est ce qui te fait envie l’an prochain ? Quelle course t’as envie de choisir, pourquoi, qu’est-ce qui t’amène à faire celle-ci ? » et de voir si elle rentre dans le calendrier. Une fois que j’ai vu ça, il faut mettre les contraintes de la vie de famille pour voir si tout est compatible et puis en fonction de ça je planifie mes entraînements. Je sais que trois mois avant l’ultra trail, il faut que je sois dans une certaine forme, et ensuite monter progressivement, se mettre un petit test deux mois avant puis adapter l’entraînement en fonction de ce test et de la course qui arrive. Donc la clé c’est la programmation en interne, bien se connaître, savoir ses qualités, ses défauts, les choses qu’on a à travailler. Et puis pour moi ce qui est important c’est ce renouvellement, le fait de se challenger, qu’à chaque fois cela soit différent.

Du coup tu n’as pas de semaine d’entraînement type ?

J’essaie de faire en sorte qu’il n’y en ait pas, il faut que chaque année, chaque semaine soit différente. Quand je prépare un Tour du Mont Blanc ou une course aux Etats Unis, ma grosse semaine d’entraînement ne sera jamais la même. Un Tour du Mont Blanc sera beaucoup plus basé sur le fait de monter et de descendre alors que pour aller faire une course aux USA, il faut travailler des choses qui seront foncièrement différentes. Mais on va dire qu’avant un ultra trail il y a des grosses grosses semaines où il faut s’entrainer quasiment une trentaine d’heures pendant deux ou trois semaines consécutives pour pouvoir assimiler les choses. Et puis il y a une phase de repos et de régénération avant et après cet entraînement intensif.

Et côté nutrition, tu peux nous donner tes habitudes ?

J’essaie de manger de manière équilibrée, de manger un peu de tout. J’ai une vie d’athlète de haut niveau mais comme j’ai deux enfants c’est souvent un peu la course et je mange ce que je peux quand j’ai le temps. Mais je sais ce qui est bon pour moi, je sais comment mon corps fonctionne donc j’essaie de faire en conséquence mais c’est pas toujours possible. Avant une course j’essaie de ne pas faire d’erreurs, surtout à l’étranger, en mangeant des choses que je ne connais pas ou des choses trop épicées. Et puis l’ultra trail c’est quand même des dépenses énergétiques qui sont très très importantes. Quand tu cours 8h consécutives trois jours de suite, le soir tu peux te permettre de manger, puis d’ailleurs si tu ne manges pas tu ne reprends pas le lendemain donc il faut manger à ta faim. Enfin c’est comme ça que je vois les choses, j’aime bien manger, j’aime bien découvrir les choses donc pour l’instant ça marche à peu près comme ça pour moi.

Tu as une idée du total calorique que tu peux dépenser sur une course ?

Aucune idée ! C’est clairement des choses que je ne calcule pas du tout, je pourrais le faire mais je n’ai pas envie. Justement je trouve dommage cette athlétisation des gens qui ne veulent plus rien manger, plus rien boire, plus rien faire, tout programmer au millimètre près. Je trouve qu’aujourd’hui l’ultra trail reste une discipline dans laquelle on a la chance de pouvoir vivre quasiment normalement, se faire plaisir, s’amuser dans la vie sans se priver, donc c’est vraiment cet aspect là que je pousse et je n’ai vraiment pas envie d’inciter les gens à faire l’inverse. Je leur dis plutôt de se faire plaisir, d’apprendre à se connaître, d’écouter leur corps, savoir comment il réagit. Ce n’est pas parce que vous avez fait un énorme repas et que vous avez bu trois coups de trop que le lendemain vous ne pourrez pas aller courir. Il faudra juste adapter sa façon de courir. Aujourd’hui il y a assez de contraintes dans la vie de tous les jours. Donc que les gens s’amusent et qu’ils fassent en fonction de ce qu’ils peuvent faire et si au lieu de courir 4h ils n’en courent que 2 ou 3 ce jour là , ce n’est pas grave, l’important c’est qu’ils y soient allés et qu’ils aient passé du temps dehors.

Justement tu as souvent répété que tu ne te sentais pas l’âme d’un véritable compétiteur. Tu ne penses pas que c’est cette vision des choses qui te fait gagner ?

 Si je pense effectivement. Après au final quand je suis en course, je suis un peu compétiteur comme les autres, je me prends au jeu. Mais ce n’est peut être pas ma priorité ou l’aspect primordial dans le choix d’une course. C’est plutôt le challenge qui m’intéresse en premier lieu.

C’est quoi une course réussie alors pour toi ?

C’est surtout une préparation dans laquelle je me suis éclaté. Une course que j’ai choisie, dont j’ai été content et dans laquelle j’ai pu donner le meilleur de moi-même en n’ayant rien à regretter derrière. Ce n’est pas forcément la gagner. Après on peut me dire « c’est facile de dire ça parce que tu gagnes » mais si j’avais terminé deuxième ou troisième avec les mêmes sensations, je me serais réveillé le lendemain matin en étant très heureux. Les courses c’est la cerise sur le gâteau mais le plus important c’est le gâteau.

Interview François d'Haene
© Damien Rosso

Si tu devais choisir entre le vin et le trail ?

Je ne pense pas que je pourrais choisir. Aujourd’hui les deux vont ensemble, s’il n’y en avait plus qu’un, je pense qu’aujourd’hui je ne serais pas heureux. C’est vraiment l’équilibre entre les deux et le bonheur que je trouve dans les deux qui fonctionne. Sans le vin, il n’y aurait pas cet équilibre qu’on a au sein de la famille, dans notre couple, avec nos amis. Et le trail m’a apporté beaucoup dans le métier de vigneron. Au niveau de l’écoute de soi, de la connaissance de la nature, de l’adaptation aux choses, le fait de prendre du recul sur pas mal de choses. Et puis sur ma manière de travailler dans le vin, dans la commercialisation, tout est lié aujourd’hui.

Tu peux nous parler un peu de ta collaboration avec la marque Salomon ?

Salomon est mon premier partenaire depuis une dizaine d’années. C’est une collaboration sympa parce qu’on a grandi ensemble, on a progressé ensemble dans le monde du trail. Je les ai connu à la naissance du trail et l’important pour moi c’était de conserver ma liberté, pouvoir faire mes propres choix et là-dessus on a toujours été d’accord, ils m’ont toujours épaulé. C’est pourquoi aujourd’hui on a toujours cette relation qui marche bien. Et puis je les aide aussi dans la création depuis toujours. Là dernièrement cela s’est un peu plus vu parce qu’on avait deux gros projets qui marchaient bien, notamment des chaussures avec la Sense Ultra mais c’est un projet qui date d’il y a longtemps. Il y a trois ans on s’est dit qu’on voulait sortir une chaussure spéciale dédiée à l’ultra. Mais cela fait 10 ans que je coure avec des chaussures qu’on fait évoluer au fur et à mesure, qu’on teste, qu’on modifie.

Penses-tu que le trial pourrait être amené à être aux JO un jour?

Je n’espère pas ! Après cela dépend de quelle manière c’est fait. En tout cas pour moi, le trail et l’ultra trail sont deux choses vraiment différentes, je ne cherche pas les mêmes sensations entre un 40km et un 160km. Et aujourd’hui l’ultra trail c’est vraiment un monde à part pour moi donc il y a une logique de parcours, un challenge. Et si, pour les JO de Paris, il faut créer de toutes pièces un parcours de 160km, pour moi il n’y a pas vraiment de logique. Par contre, créer une course sur des parcours comme le Tour du Mont-Blanc ou la Diagonale des fous qui ont toujours existé, là il y a une logique. C’est ça pour moi l’ultra trail.