On peut entrer dans l’océan avant même de le voir, sa brise fraîche qui remonte Sunset Boulevard. Pour la première fois depuis que nous avons quitté le restaurant Greenblatt’s Deli sur notre Royal Enfield, un sourire se dessine sur le visage de Charlie Hunnam. « Il fait bien meilleur ici, hein? » nous dit-il au feu rouge. Par « ici », il veut dire en dehors de Hollywood, où le jeune Britannique de 34 ans vit et travaille depuis seize ans. Avant d’atteindre l’autoroute de la côte Pacifique pour arriver au parc de Topanga, nous passons devant pas moins de quatre country clubs, Bel-Air, Brentwood, Riviera et Los Angeles, mais Hunnam n’est même pas tenté d’y entrer. Il n’est pas branché bains de foule. Nous traversons le cœur des montagnes de Santa Monica et Hunnam avale tranquillement les kilomètres, quand d’un coup il accélère, nous semant presque pour doubler un convoi de berlines de luxe et retrouver à nouveau l’asphalte vide, sans personne à l’horizon.

Charlie a régulièrement besoin de s’exiler de la ville. À Hollywood, il ne peut échapper à son succès. En effet, en quittant le Greenblatt’s, nous passons sous un immense panneau publicitaire faisant la promotion de la série Sons of Anarchy. L’image montre un Hunnam menaçant, avec une arme à la main et un crâne dans le dos. Au feu suivant, je lui demande : « Ça ne te fait pas tout drôle? » Mais pas le temps de répondre, le feu passe au vert. Il fait vrombir le moteur et lâche l’embrayage. Je pense qu’il doit avoir l’habitude. La grande première de la septième saison de Sons of Anarchy a battu des records d’audience, juste derrière The Walking Dead. Hunnam a aussi signé pour son plus grand rôle à ce jour : le roi Arthur, dans un film en six parties sous la direction de Guy Ritchie, le réalisateur de Sherlock Holmes. Il est aussi ambassadeur de la campagne actuelle de Calvin Klein pour un parfum (un excellent baromètre de succès) et aura un rôle clé dans le film Crimson Peak, coproduit et réalisé par Guillermo Del Toro, ainsi que dans The Mountain Between Us, où il incarne un médecin perdu dans les montagnes après le crash de son vol. Malgré tout, il conserve son image de bad boy. Tandis que d’autres stars collectionnent les Tesla et autres Aston Martin, Hunnam préfère se rendre aux tournages et à ces rendez-vous au guidon de sa Harley Dyna Super Glide de 2009. Il ne joue pas les businessmen, pas de conversations téléphoniques en kit mains libres sur ses trajets. Il est animé de la même passion qui guide tous les motards : affirmer sa souveraineté et aiguiser sa concentration. « J’aime me sentir vivant et conscient de mon environnement », nous dira-t-il plus tard alors que nous nous arrêterons pour déjeuner. Son esprit prend de la vitesse au même rythme que sa moto. Rien ne lui échappe, un couple qui s’embrasse sur un banc du parc ou le parfum hésitant des fleurs et de la mort qui rôde. Guidé par la philosophie de Henry David Thoreau, il prend le temps de s’éloigner de toute cette ferveur, parfois une année entière. Il se ressource dans des moments de solitude et de réflexion profonde. Alors même que sa carrière fait un bond fulgurant, il va devoir trouver l’équilibre entre ces deux modes de vie. Il donnera le meilleur de lui, jusqu’au prochain appel de la nature; alors, il reprendra la route. « Depuis mon enfance, j’ai toujours eu conscience d’avoir besoin de temps pour moi, pour me recentrer, faire le point », nous explique-t-il. Il est ainsi : moitié star de Hollywood, moitié solitaire.

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« QUI N’AIME PAS LES CÉLÈBRES VOYOUS? » – nous demande hunnam au déjeuner avec un petit sourire d’escroc. En interview, l’acteur déclare que lui et Jax, le criminel qu’il incarne dans Sons of Anarchy, sont faits du même bois. « Il ne s’agit pas d’être hors la loi, nous explique-t-il. Il s’agit de faire quelque chose qui vous donne le contrôle de votre destinée. » En ce sens, de nombreuses célébrités ont un peu de ce hors-la-loi en eux. Cherchant toujours un moyen de prendre les devants, de trouver leur place. Adolescent, vous pensez que l’application Uber de Travis Kalanick vaudrait 18 milliards de dollars sans ça? Ou qu’Elon Musk enverrait des navettes dans l’espace? Alors que sa première agence de talents en Angleterre tente de l’enfermer dans le mannequinat, Hunnam cherche de son côté et trouve un petit rôle dans un show pour la jeunesse, Byker Grove. Il retourne à son agence en leur disant : « Vous ne m’avez pas obtenu ce travail mais, en signe de bonne foi, je vous laisse la commission. Par contre, à partir de maintenant, vous allez commencer à me trouver d’autres prestations du genre. » L’agence l’a écouté. Il tourne donc dans Queer As Folk, qui lui ouvre les portes de Hollywood. Voilà ce que Jax et Hunnam ont en commun, ils jouent leurs propres cartes mais ont le sens de la loyauté. Quand Hunnam enlève ses gants, je vois deux bagues, une offerte par sa fiancée, designer de bijoux, et une autre par un ami proche, d’un club de motards. Sur la première, on lit « je t’aime infiniment » et, sur l’autre, « un pour tous et tous pour un ». Elles lui rappellent toutes les deux sa vie en dehors du boulot. « Après une saison de tournage, quand je rentre, je sens que j’ai négligé mes proches », nous raconte-t-il. Et il fait tout pour rééquilibrer la balance. Hunnam fait des choix : en septembre 2013, il signe avec Universal Studios pour le rôle principal dans l’adaptation au cinéma de Fifty Shades of Grey mais, cinq semaines plus tard, il fait marche arrière. Pourquoi? Parce le planning de tournage annoncé lui imposait un rythme intenable. « À peine allais-je en finir avec un rôle de psychopathe qui vient juste de perdre sa femme [dans Sons of Anarchy] que, cinq jours plus tard, je devais rentrer dans la peau de Christian Grey, s’explique-t-il. J’ai senti que ça allait être un désastre. C’est à l’opposé de la façon dont je veux gérer ma carrière, sans être pressé comme un citron et en assumant mes responsabilités. » Imaginez-vous avoir le courage de dire « non » à un si gros projet, mais dans lequel quoi vous ne croyez pas, ou auquel vous n’avez pas de temps à consacrer, sans lequel vous vous porteriez mieux? « Hollywood a tendance à en demander beaucoup, nous dit Hunnam. On en arrive à ne plus pouvoir se donner à fond. » À ce moment, une jeune femme approche. Elle veut une photo. « J’adore Sons of Anarchy, dit-elle à Hunnam. J’aime la façon dont vous ne glorifiez pas le style de vie des hors-la-loi. » « Oui, répond Hunnam en triturant sa bague du moto-club. Je ne comprends pas comment on peut en arriver là. » Ensuite, elle mentionne le côté sanglant du final de la saison 6 et sa voix se trouble d’émotion. Hunnam saisit l’opportunité. « Vous avez versé une larme? » Elle acquiesce. « Alors, mission accomplie. » Je prends la photo et elle s’en va avec le sourire… Une personne de plus séduite par le célèbre criminel.

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PAR CLINT CARTER