Musculation et dopage
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CELA FAIT PRESQUE 30 ANS QUE LE CONGRÈS AMÉRICAIN a voté une loi rendant illégales la testostérone et autres substances. Pourtant, grâce à l’Internet et au marché noir, l’utilisation de produits dopants est plus répandue que jamais dans presque tous les sports. En dépit de cela, le bodybuilding est souvent désigné, de manière juste ou injuste, comme l’épicentre de la culture des stéroïdes. Leur abus est associé à plusieurs dangers, et de nombreuses idées fausses courent quant à leurs effets. Pour clarifier la situation, nous avons décidé d’avoir des conversations franches avec des experts pour vous donner une meilleure idée de la situation.

Musculation et Dopage : Les Liaisons Dangereuses


Fakhri Mubarak : À 16 ans, j’ai commencé la musculation, et j’ai continué l’entraînement naturel jusqu’à l’âge de 26 ans. À 20 ou 21 ans, mes connaissances sur le sujet ont fait que je me suis mis à aider mes copains à se préparer pour les concours. Nous étions au début des années 90 et Internet n’existait pas. Les salles commerciales n’existaient pas non plus ; nous allions dans des donjons purs et durs. C’était une culture à part. J’étais jeune et je me donnais à fond. Cependant, mon physique n’avait rien de spécial. Un vendredi soir (la salle fermait à 22 h), je m’entraînais et les gars qui bossaient là m’ont dit que je pouvais rester si je voulais. Tout le monde partait. Puis l’un d’entre eux m’a donné un flacon d’Anadrol50, un stéroïde oral très puissant pour la prise de masse. « Combien ça coûte ? », ai-je demandé. « 250 dollars », il m’a répondu. « Ça se vend en pharmacie ? » Ils ont bien rigolé. C’est en 2000 que j’ai commencé à me doper. Rien de bien sophistiqué : 500 mg de testostérone, 400 mg de QE (Equipoise), 50 mg d’Anavar et 40 mg de clenbutérol. En un mois, j’ai pris autour de 13 kg. Comme avant, je faisais 1,65 m et 90 kg, les gars de la salle ont tout de suite vu ce qui se passait. J’ai passé le jour de la fête nationale à la plage et tout le monde a remarqué ma transformation. J’ai donc décidé de participer à un concours en novembre. J’ai ajouté quelques produits, comme 50 mg de Winstrol pour la sèche et 400 mg de « tren » (trenbolone) pour la masse. J’ai fini troisième, gagné en « toutes catégories/débutant », et tout le monde m’a dit que j’avais un potentiel énorme. Ensuite, j’ai assisté au concours Nationals en 2001. Je me suis dit que j’étais capable de passer professionnel. J’ai donc continué le même traitement. Au concours Nationals 2003, j’ai fini   quatrième. J’ai ajouté de l’Arimedex et du Proviron pour diminuer l’oestrogène et j’ai fait passer la testostérone à 750 mg. Je me suis construit un physique de 104 à 108 kg, mais je suis passé à la catégorie « poids lourds-légers ». J’ai gagné le titre « toutes catégories ». À l’époque, je faisais un examen sanguin tous les quatre à six mois. Dix-huit ans plus tard, je continue, mais je fais un examen sanguin tous les six mois maximum. Si mes enzymes hépatiques sont trop élevés, si mes reins sont patraques, je diminue la dose. Tous les cinq mois, j’arrête tout pendant 40 jours. Je connais dix personnes qui ont souffert d’insuffisance rénale et j’ai vu pas mal de gars mourir. Il n’est pas prouvé que les stéroïdes entraînent la mort. Cependant, si l’on est prédisposé à certaines conditions, les stéroïdes augmentent les facteurs de risques. Les médecins mettent tous les problèmes des bodybuildeurs sur le dos des stéroïdes, mais cela ne veut pas dire qu’il faut éviter de se faire suivre. Et il serait stupide de mentir à un médecin. Je dis à mes clients que c’est à eux de choisir. Je ne les encourage pas à prendre des produits, mais je les incite à se renseigner avant de se décider. On fait des examens sanguins et un bilan hormonal et métabolique. L’abus de stéroïdes est trahi par certains signes parmi lesquels un ventre ballonné, de l’acné noir et la gynécomastie (ou développement des seins). Malheureusement, la plupart des bodybuildeurs sont accros aux stéroïdes. Même quand le médecin interdit quelque chose, c’est difficile d’obéir quand on se sent bien. Alors on continue. On s’habitue aux regards admiratifs. On s’habitue à acheter des T-shirts XXL. Cela fait des années que j’ai arrêté les concours, mais mon physique me vaut toujours des compliments.


 

Rick Collins, avocat spécialisé des industries du bodybuilding à New York

Rick Collins : Ce qui est intéressant, c’est que dans les années 80, les stéroïdes anabolisants n’étaient pas des substances contrôlées. En 1990, la loi a changé, suite au scandale Ben Johnson des jeux Olympiques de 1988, au cours desquels le sprinteur canadien a été contrôlé positif pour le stéroïde stanozolol. Les stéroïdes ont alors été soumis au même contrôle que les stupéfiants. Cela a provoqué une diminution de la production de stéroïdes anabolisants approuvés. Quand l’offre diminue et que la demande reste la même, que se passe-t-il ? D’autres sources font aussi leur apparition. On a assisté à un afflux de stéroïdes vétérinaires et de l’étranger, en provenance du Mexique et d’autres pays. Puis le 11 septembre est arrivé, ce qui a augmenté la vigilance à l’égard des importations aux États-Unis. Les douanes ont donc confisqué de nombreux produits. De nos jours, on assiste à l’importation de poudres (venant principalement de Chine) transformées en liquides et gélules dans les cuisines et sous-sols du pays par des apprentis chimistes. On colle une étiquette dessus et on le vend sur l’Internet, sur des sites variés ou même sur les réseaux sociaux. C’est l’état du marché actuel. Le contrôle qualité est inexistant. Nous sommes passés de produits approuvés selon une réglementation précise à des produits vendus sans aucun contrôle sur le marché noir. Personne ne sait s’ils contiennent ou non des principes actifs. Ou même s’ils sont contaminés.

Ben Johnson lors des JO 1988

Autre conséquence : les médecins et pharmacies ne sont plus consultés. Cela a dissuadé les médecins de s’intéresser à cette question, et cela a dissuadé les utilisateurs de parler à leur médecin traitant. Je représente des athlètes accusés de violer les règles de leur sport par leur utilisation des stéroïdes. Cependant, la majorité de mes dossiers est de nature pénale et   concerne des personnes en possession de stéroïdes, mais autrement parfaitement respectueuses de la loi. Je sais d’expérience que 80 % des utilisateurs ne participent à aucune compétition. En fait, il s’agit de gens qui veulent avoir belle allure à la plage, avec des motivations esthétiques. C’est ironique, mais le statut des substances contrôlées augmenté les dangers liés à l’utilisation. La loi a été écrite pour empêcher la triche pendant les compétitions sportives. Cependant, leur utilisation se rapproche beaucoup plus de la         chirurgie esthétique ou du Botox. Dans notre société, l’apparence compte plus que tout. Les personnes cherchant à utiliser des stéroïdes anabolisants évolueraient dans un environnement plus sûr si les labos  en sous-sol et le marché noir étaient remplacés par les médecins, pharmaciens et sociétés du secteur pharmaceutique. Chaque drogue s’accompagne de risques et les stéroïdes anabolisants ne sont pas inoffensifs. Mais un grand nombre de problèmes pourraient être évités avec une bonne supervision et un suivi efficace. La différence entre un médicament et un poison, c’est la dose.


 

Thomas O’Connor, médecin spécialisé dans le Connecticut

Thomas O’Connor : Je suis spécialiste de médecine interne depuis 2005 et j’ai soulevé plus de 226 kg pendant un concours de powerlifting. Quand j’ai commencé à rédiger des articles et à servir de modèle pour des magazines, des Strongmen et powerlifteurs se sont mis à me contacter. Ils me faisaient confiance. Si vous êtes joueur de baseball professionnel et que vous prenez des stéroïdes, contactez un avocat ; cependant, la situation est différente si vous vous prenez des stéroïdes et que vous êtes M. Tout-le-Monde. Ce sont des produits extrêmement puissants. Il faut faire preuve d’humilité. Je n’approuve pas l’utilisation des stéroïdes. Certains médecins prennent soin des héroïnomanes ou des gens qui souffrent.

« Ceux qui les prennent depuis des années ont des problèmes de santé et sont carencés en testostérone. »

Quand ils viennent me voir, les gars ont pris des stéroïdes pendant une semaine, deux mois, ou trente ans. Ceux qui en prennent depuis des années ont des problèmes de santé et sont carencés en testostérone. Je suis toujours respectueux. Je leur explique qu’ils ont endommagé leur corps en prenant des stéroïdes, et je leur explique ce que je peux et ne peux pas faire pour les aider. Ces gars ont bousillé leur cerveau et leurs testicules. Ils souffrent de cardiopathie et d’insuffisance rénale. Ils achètent leurs produits sur Internet. Leurs sources d’information sont leurs potes à la salle. Ils modifient toujours les produits. Un grand nombre d’entre eux pensent savoir ce qu’ils font, et certains sont très intelligents. Mais leur taux de dopamine est élevé et ils sont accros à 100 %. Ils ont trois options : la première, c’est de tout arrêter. La deuxième, c’est de me laisser les aider à arrêter progressivement à l’aide de la thérapie postcycle, dont l’efficacité est scientifiquement prouvée. La troisième option, c’est le passage à des produits plus stables, le contrôle du coeur et la préservation de la fertilité. En fait, je joue le rôle d’une clinique de méthadone pour les utilisateurs de stéroïdes. J’ai gâché de nombreuses carrières de bodybuildeurs débutants. Je supplie ceux qui n’ont jamais pris de stéroïdes de résister à la tentation. Je leur dis qu’ils vont détruire leur corps, je leur fais peur. La plupart de ceux qui ne souffrent pas de dysmorphie corporelle me sont reconnaissants. Je leur montre leurs antécédents familiaux. Nous sommes en danger : les stéroïdes doivent être étudiés. Il faut absolument que les médecins s’intéressent à la question. Je suis débordé d’appels de médecins car je me suis engagé à aider ceux qui souffrent. Et si vous visitezmon site Internet (metabolicdoc.com), vous verrez que je suis contre les stéroïdes, parce qu’ils nuisent à la santé.


 

Justin Dees, Physiologue de l’exercice à Salt Lake City

Justin Dees : Pour moi, c’est ironique que ce soit un sujet tabou, vu qu’un grand nombre d’hommes les prennent pour lutter contre le vieillissement. Ils utilisent des euphémismes et prétendent que ce ne sont pas des stéroïdes. En fait, si, ce sont des stéroïdes et rien d’autre. J’ai pratiqué le bodybuilding naturel. Je voulais voir jusqu’où je pouvais pousser mon corps sans produits. Je pense que les hommes jeunes doivent éviter les stéroïdes anabolisants, surtout les ados et les gens de 20 à 30 ans. À l’âge de 33 ans, j’étais propriétaire de trois magasins de suppléments. J’avais pris des prohormones et je voulais connaître mon taux de testostérone. Je pensais qu’il était faible. Je dormais mal, ma libido était faible. Mon médecin m’a dit que j’avais le taux d’un homme de 70 ans. Il m’a prescrit de la testostérone. C’était la première piqûre de ma vie. Je suis devenu le sujet de ses recherches. Depuis, j’en prends. Honnêtement, je pense que la plupart des gars en abusent. Ils pensent tout savoir, mais ils ont tort, et c’est dangereux. Pour eux, plus de drogues = plus de succès. C’est faux. Plus de drogues = plus d’effets secondaires. Le HGH est un très bon exemple : j’en prends 3 UI (unités internationales). Une dose plus importante n’apporte aucun avantage supplémentaire, mais plus d’effets secondaires, comme de la graisse viscérale et des ballonnements. Malheureusement, personne ne va faire des études sur les bodybuilders et les stéroïdes, parce qu’il n’y a pas de maladie à guérir. Ils en prennent tous, mais aucune étude n’existe. La plupart des pros que je connais sont intelligents. Ils s’en servent comme d’un outil, pour réussir. Ce sont les piliers de salle qui exagèrent. Ils n’ont pas l’éthique nécessaire. Il faut comprendre qu’on peut avoir des réactions négatives. Les dangers sont très élevés parce que personne ne connaît vraiment les effets des stéroïdes.

 


 

Victoria Felkar, étudiante en doctorat à Vancouver

Victoria Felkar : J’ai découvert l’industrie du bodybuilding à l’âge de 15 ans environ. Actuellement, je prépare un doctorat sur les femmes et les stéroïdes. On manque cruellement de recherches dans ce domaine. J’ai travaillé avec des femmes qui ne font pas de concours, mais qui bousillent leur corps. Souvent, elles prennent déjà des stéroïdes pour contrôler leur fertilité : en effet, les contraceptifs en contiennent. Quand elles arrêtent, la production d’androgènes augmente et elles reprennent des stéroïdes ; après, c’est le cercle vicieux. On compte huit à onze études ciblant les femmes, maximum. Et aucune n’a employé de méthodes vraiment rigoureuses. Nous ne savons pas combien de femmes en prennent. Cependant, je pense que leur usage a explosé au cours des trois à cinq dernières années. La catégorie bikini a tout changé : à présent, les femmes musclées ont la cote. On voit des femmes en ménopause à 20 ans, qui seront incapables d’avoir des enfants. Pourtant pour les femmes , l’appareil reproductif et sa bonne santé sont très importants. C’est dommage, parce que les produits anabolisants ne sont pas mauvais en soi. Ils ne sont pas diaboliques. On entend beaucoup d’histoires et de rumeurs à leur sujet. Ils sont montrés du doigt. Mon conseil ? Apprenez à connaître votre corps. Certaines femmes pensent que certains produits sont sûrs à cause du ratio anabolisants/androgènes. Cependant, ce ratio se base sur des études de rats mâles. Vous prenez un androgène et vous êtes surprise d’avoir du poil au visage ? C’est pourtant l’action des androgènes. Il faut peser le pour et le contre de chaque action. Dans dix ans, vous serez une personne différente. Votre voix, votre pilosité, votre fertilité, tout cela peut être altéré par les androgènes. Si l’on vous conseille de prendre quelque chose, posez des questions. Le sujet des femmes et des stéroïdes, c’est une énigme. Je ne suis pas experte ; les experts dans ce domaine, ça n’existe pas.