©iStock

Les chercheurs pensent qu’une playlist bien conçues à une action sur l’entraînement encore plus bénéfique que vous ne le pensiez, et pour bien des raisons que vous ne soupçonniez pas. La meilleure chose à faire avant votre prochaine séance est donc de sélectionner les meilleurs morceaux et de… monter le son !

Par Michael Weinreb

TOUTES LES PERSONNES QUI S’ENTRAÎNENT régulièrement connaissent ça : ce morceau particulier qui vous insuffle une force et une endurance surhumaines. Pour le docteur Costas Karageorghis, il s’agit d’une chanson de Queen, même si ce n’est pas forcément celle à laquelle on penserait d’emblée. Karageorghis est l’un des meilleurs experts mondiaux concernant les bénéfices d’un entraînement en musique. Il y a plusieurs dizaines années, alors qu’il faisait des compétitions d’athlétisme, c’était « A Kind of Magic », le succès de Queen datant de 1986, qui lui donnait l’énergie de porter ses performances à un niveau supérieur. Ce morceau n’est pas aussi connu que le fameux « We Will Rock You » qui retentit régulièrement dans les stades, ni même que, par exemple, « Bohemian Rhapsody », et rien ne semble le destiner à accompagner une séance d’entraînement. Et pourtant, il le renvoie à un moment particulier de son passé.

Ce lien de Karageorghis avec « A Kind of Magic » est un exemple de la manière dont la musique peut être un stimulant puissant de l’entraînement. « Tout le monde a un morceau de musique qui lui rappelle directement des moments importants de sa vie, ou des périodes où on était plus jeune et en meilleure condition physique, ou encore des moments forts de sa carrière de compétiteur », explique Karageorghis, membre du département de psychologie du sport à la Brunel University de Londres et auteur de l’ouvrage Applying Music in Exercise and Sport. « L’explication, c’est que la musique peut agir comme un raccourci direct vers nos souvenirs enfouis. »

Tout le monde sait que la musique et la pratique sportive entretiennent un rapport symbiotique. Beaucoup d’entre nous souffriraient de ne pas pouvoir s’entraîner sans un quelconque accompagnement rythmé. Cependant, maintenant que des chercheurs comme Karageorghis ont commencé à se pencher plus sérieusement sur la question, il semblerait que cette symbiose soit encore plus forte, et plus efficace, qu’ils ne le soupçonnaient. Il reste encore beaucoup à découvrir sur la manière exacte dont la musique agit sur le cerveau et sur le corps, mais voici ce que nous savons : la musique active de nombreuses zones du cerveau en même temps, depuis le lobe frontal (qui contrôle les émotions) jusqu’au lobe temporal (qui régule le contrôle et la structure), en passant par le lobe occipital (responsable de la vision et de la coordination) et le lobe pariétal (qui régit les fonctions motrices).

La musique agit comme un stimulant sur tous les styles d’entraînement étudiés jusque-là, depuis le très en vogue HIIT (High Intensity Interval training) jusqu’au jogging léger, et ce, de différentes manières. Elle agit sur l’humeur, vous fait vous sentir plus vigoureux et actif. Elle supprime les sentiments négatifs, diminue la colère et les tensions. Peut-être même, et c’est le plus intéressant, agit-elle sur la perception de la fatigue : en clair, l’entraînement semble plus facile, même si ce n’est pas le cas.

Dans certaines conditions, le simple fait d’imaginer de la musique semble suffisant : Karageorghis a utilisé une technique appelée « imagerie auditive » avec des athlètes de haut niveau, qui les aide à se remémorer une chanson au cours de compétitions où la musique est interdite et leur permet d’ignorer la douleur et la fatigue.

En outre, pour bénéficier de ces actions positives, il est essentiel de créer soi-même ses propres playlists. En d’autres termes, si un morceau vous donne l’impression que vos muscles sont congestionnés, même si ça n’a pas le même effet sur quelqu’un d’autre, et même si c’est une chanson d’Ed Sheeran, vous avez raison de l’écouter.

Dans ses études concernant la science de la musique, Matthew Stork, étudiant chercheur à l’université de Colombie britannique, au Canada, a autorisé ses sujets à choisir leur propre playlist, notamment pour les inciter à puiser dans leurs sources de motivation personnelles. De nombreux entraîneurs de premier plan agissent d’ailleurs de la même manière.

« Il arrive parfois que l’on ait du mal à attaquer l’entraînement et c’est là que la musique peut faire toute la différence, analyse Ron Matthews, propriétaire du Reebook Crossfit LAB à Hollywood et entraîneur de nombreuses célébrités. Je connais la musique que chacun de mes clients apprécie et je l’ai toujours à ma disposition pour leur séance. La chose la plus difficile à gérer, pour moi, c’est l’intensité, et l’intensité est le critère essentiel pour progresser. Si je réussis à mettre à profit ce qui motive mes clients et à les amener à augmenter l’intensité, je peux garantir que nous atteindrons nos objectifs. »

Alors qu’il existe certains morceaux au sujet desquels Karageorghis affirme qu’ils « ont tout ce qu’il faut, musicalement parlant, pour stimuler l’entraînement » – qui ne s’est jamais senti pousser des ailes pour courir le dernier kilomètre sur le tapis de jogging en entendant l’intro de « Eye of The Tiger » ? – il s’agit le plus souvent de préférences individuelles, ainsi que du souvenir que l’on a d’un morceau en particulier. Pour Matthew, il s’agit des Beastie Boys ; pour son client Hugh Jackman, il s’agissait de « morceaux avec une mélodie », qu’il pouvait fredonner en même temps ; Jennifer Garner, une autre de ses clientes, préférait « la musique pop bien rythmée ». Souvent, pourtant, il s’agit d’un lien personnel comme celui que Karageorghis entretient avec « A Kind of Magic », ce lien que nous avons presque tous avec au moins un morceau. Matthew Stork mentionne « List of Demands », de Saul Williams, un morceau de musique électronique au rythme rapide utilisé par Nike en 2008 pour une campagne publicitaire : on y voyait des athlètes de haut niveau comme les basketteurs Steve Nash et Kevin Durant s’entraînant dans des conditions extrêmes.
Comme Stork associe désormais ce morceau avec l’image commerciale véhiculée par Nike, elle provoque chez lui la congestion musculaire. « C’est comme lorsqu’une odeur est associée à une personne, par exemple un parfum fort ou une eau de Cologne, explique Stork. Ça fonctionne de la même manière qu’un conditionnement classique. »

« Je reviens sur mon parcours de vie et je trouve des chansons avec des paroles qui me parlent, explique l’entraîneur Aaron Williamson, qui a travaillé avec Dwayne Johnson, J.K. Simmons et Zac Efron, entre autres. Cela me permet de me souvenir de ce que j’ai vécu et à quoi je suis arrivé. Il y a quelque chose de puissant à oublier le monde et à puiser dans sa propre réserve de tragédies et de triomphes. C’est ce qui peut faire la différence entre une séance normale et quelque chose d’extraordinaire. »

Pour l’entraîneur et préparateur physique Michael Blevins, il s’agit du morceau « Idealistic », du groupe Digitalism. Il l’a entendu pour la première fois alors qu’il faisait une série d’éprouvantes courses à vélo dans la campagne bulgare en compagnie de son mentor Mark Twight.

« Ce morceau nous donnait une cadence et un rythme nous permettant de supporter l’environnement hostile d’Europe de l’Est, commente Blevin. Pour une raison qui m’échappe, l’étrangeté du paysage faisait écho à ce morceau. Je l’écoutais en boucle et je mettais le volume à fond pour affronter les pentes raides de Vitosha, ou ces interminables routes pavées si accidentées que les vibrations nous mettaient les mains en sang. Nous étions pourchassés par des chiens sauvages, et les habitants du coin, qui semblaient avoir cent ans de retard, nous dessinaient. En même temps nous nous affrontions en montées. À chaque fois que j’entends ce morceau, j’ai presque l’écume qui me vient aux lèvres. »

À vous de jouer, donc, et de monter le volume de ce morceau qui vous tient à cœur, quel qu’il soit, mais attention : ne prolongez pas exagérément votre écoute. Selon Karageorghis, si le volume est si fort qu’il vous empêche de tenir une conversation (comme c’est souvent le cas dans les salles de sport, ou lorsqu’on utilise un casque audio), votre ouïe risque d’en souffrir. « Je suis persuadé qu’à l’avenir, ajoute Karageorghis, la musique aura un rôle décisif à jouer dans la santé de notre nation. »

Les 10 morceaux de nos coachs pour l’entraînement

Nous avons demandé à nos coachs muscu, fitness, running, vélo et natation de citer les titres de leurs morceaux favoris pour l’entraînement. Voici les 10 morceaux qui ont recueilli le plus de suffrages. S’ils ne réussissent pas à vous motiver le jour de votre séance de jambes, alors c’est à désespérer.

10 – « Turn Down For What », DJ Snake, LIL Jon

LIL Jon restera éternellement une caricature, sauf quand il s’agit d’arracher une dernière rep. Personne ne sait mieux que lui comment hurler pour vous inciter à terminer une série.

9 – « All of the Lights « , Kanye West, ft.Rihanna

Dans cette liste, il n’y a pas beaucoup d’exemples de riffs de cuivre dans des morceaux de rap. Pourtant, le solo qui introduit une des chansons les plus chargées d’émotion de Kanye ne manque jamais d’atteindre son but.

8 – « Gonna fly now » (thème de Rocky), Bill Conti

Sur cet air, on peut grimper des escaliers en courant, avaler des œufs crus, ou même faire des pompes à un bras. C’est un morceau qui est à lui tout seul un hymne à la prise de force.

7 – « Thunderstruck », AC/DC

AC/DC est un groupe dont l’œuvre est principalement composée de morceaux qui donnent envie de pousser la fonte ; pourtant, celle-ci en particulier semble avoir été écrite exprès pour ça.

6 – « Welcome to the Jungle », Guns N’ Roses

La plainte de la guitare de Slash conjuguée à la voix geignarde d’Axl ne vous semblera jamais aussi intense que la première fois que vous l’avez entendue.

5 – « Power », Kanye West

Des riffs de Kanye à gogo, des paroles empruntées à King Crimson, des personnes qui frappent dans leurs mains, et qui psalmodient : c’est le «We Will Rock You» du XIXe siècle.

4 – « Humble », Kendrick Lamar

Le morceau spécial entraînement 2017, par le rappeur du moment. Étrange, hypnotique et parfait pour écouter à fond avec votre tout nouveau casque.

3 – « Sabotage », Beastie Boys

Implacable, coolissime, et ponctué d’un solo de guitare d’enfer : si ce morceau ne vous pousse pas à vous défoncer, c’est que vous êtes déjà mort.

2 – « Eye of the Tiger », Survivor

Est-il possible d’entendre le riff de guitare d’ouverture sans penser à Sylvester Stallone affrontant Mr T. et/ou un Russe à la peau mate et luisante ?
Alors c’est que vous êtes un robot.

1 – « Lose Yourself », Eminem

Une chanson qui parle de rédemption, de persévérance, de se perdre dans le moment présent. Attention de ne pas trop en faire sous peine de vomir les « spaghetti de maman ».